L’art, l’artiste et le public Mon propos porte sur deux institutions muséales en art contemporain où l’art et l’artiste sont l’essence de leur raison d’être. Ces lieux offrent une perception, non seulement de la « passéité » du passé mais de sa présence (traduction libre de « a perception, not only of ithe pastness of the past, but of its presence ») si bien dit par T. S. Eliot dans Tradition and the Individual Talent. Ces lieux invitent le visiteur non pas à constater ce qui a été mais à voir et à vivre l’effet de l’art, l’effet de l’œuvre sur le présent.
Ces deux lieux sont Dia : Beacon Riggio Galleries dans l’état de New York aux États-Unis et le MAMCO, musée d’art moderne et contemporain de Genève en Suisse. Par leurs stratégies de présentation réalisées dans le plus grand respect de l’œuvre et de l’artiste, ces institutions offrent aux visiteurs la possibilité de vivre une expérience esthétique. Non-initiés et experts sont conviés à entrer en dialogue avec l’œuvre d’art, avec l’art.
Dia : Beacon Riggio Galleries est le dernier projet de la Fondation Dia. Le musée occupe un espace de 77 870 m2 dans une ancienne usine acquise et complètement réaménagée par la Fondation. Il est situé dans la petite ville de Beacon sur la rive est du fleuve Hudson. Le choix d’être à l’écart de New York n’est pas accidentel; c’est en quelque sorte une réaction à la notion conventionnelle prenant pour acquis que l’art se trouve dans les grands centres. Et encore plus important, ce musée met en évidence l’importance du paysage, préoccupation et source d’inspiration pour les artistes de la collection Dia. Le choix de cette usine relève pour sa part du souci du directeur et des membres du conseil d’administration du musée de trouver un lieu apte à accueillir des œuvres de très grande taille dont les magistrales Torqued Ellipses de Richard Serra.
Les artistes présentés au musée sont contemporains. Le travail de la majorité d’entre eux est monumental et a été réalisé principalement dans les années 60 et 70. L’orientation muséologique privilégie une mise en espace qui encourage une vision individuelle plutôt que collective des œuvres. De même, il n’y a aucune prétention de représenter l’art de ces années mais bien un art qui a été réalisé au cours de ces années.
Pour Michael Govan, directeur, il est essentiel que le musée ait été construit en respectant les mêmes balises que la Fondation Dia : être au service des œuvres et des artistes. Ainsi, dans la mesure du possible, chaque artiste a conçu l’architecture, l’environnement et le contexte dans lequel son travail est donné à voir. Cette constante préoccupation d’octroyer à l’art toute la place est au cœur de la vocation de Dia : Beacon Riggio Galleries. Tel que souligné par une membre du conseil d’administration, Helen Wenkler, il y a au sein de Dia une hiérarchie dans l’importance accordée d’abord à l’art, puis à l’artiste, au public et enfin à l’institution, soit le conseil d’administration et les mécènes. Et ceci n’est pas un concept théorique, ceci se voit au cours de la visite car tout est mis en œuvre pour donner place au rapport entre l’œuvre et le visiteur. Ils ont souhaité créer «un lieu où l’art n’était ni nouveau ni vieux mais vivant» et ils ont réussi. Il ne s’agit pas ici d’une attraction culturelle pour divertir le passant mais bien d’un musée qui concentre ses actions en rapport à la présence de l’art.
Le directeur du MAMCO, Christian Bernard, partage cette vision du musée centré sur l’art et l’artiste. Ses moyens sont toutefois beaucoup plus modestes. Le MAMCO est aussi installé dans une usine désaffectée acquise par la Ville de Genève. Le lieu de 4 000 m2 est composé d’espaces modulables sur quatre étages. Le musée fait partie du Bâtiment Art Contemporain, le BAC, qui comprend aussi le Centre d’Art Contemporain, voué davantage à l’art actuel, de même que le Fonds municipal d’art contemporain. Même s’il a pignon sur rue au centre-ville, le MAMCO est en périphérie psychologique par rapport aux centres d’activités de la ville puisqu’il est situé à La Jonction, un quartier populaire en marge de l’opulente et internationale Genève.
Le MAMCO, consacré essentiellement à l’art des quarante dernières années, est une forme nouvelle de musée qui s’appuie sur douze principes dont je vous en énumère quelques-uns. Tout d’abord, le musée est conçu comme une exposition globale, les expositions temporaires et les expositions des collections permanentes alternant dans le continuum de la visite. Le musée offre des présentations monographiques durables et ces espaces sont gérés par les artistes. Les ensembles thématiques confrontent des artistes de générations, de cultures, de nationalités ou traitant de problématiques différentes. Il y a récurrence des mêmes artistes dans des phases ou sous des aspects différents de leur travail. Le dernier principe que je porte à votre attention est l’orientation éditoriale qui privilégie le livre plutôt que le catalogue.
À travers ces principes s’incarne la mission du musée qui est de placer l’art et l’artiste au centre des préoccupations de l’institution. Le musée s’adresse à tout public qui souhaite s’informer sur la création récente et trouver des moyens de l’apprécier.
Trois fois par année, le musée présente un nouveau volet de sa collection permanente et de son projet « in progress » à l’intérieur d’un mouvement continu d’une durée de deux à trois ans qui forme un cycle d’expositions. L’intitulé d’un cycle indique l’orientation générale de la réflexion et des objectifs du musée pour l’ensemble des expositions de cette période. Le cycle actuel « Mille et trois plateaux » est en cours depuis l’automne 2004. Il comprendra notamment les quatre épisodes planifiés jusqu’à maintenant : Constellations, qui a eu lieu à compter du 17 octobre 2004, Conversations, inauguré le 22 février 2005, Configurations qui commencera le 7 juin 2005 et Connexions à partir du 25 octobre 2005.
En somme, je retiens que cette approche centrée sur l’art et l’artiste, incarnée dans ces deux musées qui sont semblables dans leurs objectifs et différents dans leurs moyens, a pour conséquence de responsabiliser le public visiteur, invité à y faire une expérience de l’art. Dans les deux cas, on s’adresse à un public avant tout curieux de l’art, qu’il soit expert ou non-initié. D’ailleurs, les documents accessibles donnent des pistes pour mieux comprendre la genèse de l’œuvre et l’accent est mis sur des publications qui encouragent la réflexion sur l’œuvre d’art et l’art. Les deux institutions offrent aussi une gamme importante d’activités en lien avec les expositions. Au MAMCO par exemple, ceci se traduit par des conférences, offertes au public gratuitement, en lien avec les expositions et qui comptent soit sur la présence de l’artiste ou celle du conservateur.
En se positionnant fermement en faveur de l’art et de l’artiste, toute initiative liée à l’industrie culturelle touristique est sans intérêt pour ces institutions et pour leurs visiteurs. Ceci a un impact sur leurs approches tant en regard du choix des expositions que des activités du musée et des objectifs visés. Tout est axé pour permettre au visiteur de vivre un rapport avec l’œuvre sans prétendre en diriger la lecture ou en écrire l’histoire. Le musée n’est plus seulement une trace du passé mais un lieu d’actualité. Tout est mis en œuvre non pas pour commémorer ce qui fut mais pour assurer que «ça» continue, que l’effet de l’art demeure. Cette approche est aussi déterminante dans l’élaboration du programme pédagogique et des activités du musée. Cette approche, centrée sur l’artiste et sur l’art, m’étonne par son accessibilité alors qu’elle pourrait sembler, a priori, encourager un caractère élitiste. En effet, les visiteurs que j’ai pu observer lors de mes visites, étaient, par la rigueur et la force de la présence des œuvres, absorbés par celles-ci. J’ai alors constaté que la force de l’œuvre provoquait un effet sur le visiteur, la muséologie étant au service et à l’écoute de cet effet.
Je vous invite à visiter ces deux institutions, une visite qui sera certainement enrichissante tant dans l’expérience des œuvres que dans les questionnements muséologiques qu’elle suscitera. À défaut de pouvoir vous y rendre en personne, je vous propose de visiter leur site Web : www.diabeacon.org et www.mamco.ch.
Marie-France Beaudoin -- 8 avril 2005